Chaque jour, une épave : 3 mai 1945, le Cap-Arcona, désastre “oublié” de l’Histoire

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Chaque jour, découvrez dans www.plongee-infos.com l’histoire d’une épave, coulée à la même date par le passé, quelque part près des côtes françaises ou ailleurs dans le monde, déjà explorée… ou pas ! Vous retrouverez ainsi quotidiennement un nouveau site, pour vous confectionner une collection passionnante pour vos futures plongées ou simplement pour explorer… l’Histoire!

Grand paquebot construit dans les chantiers navals Blohm & Voss de Hambourg en Allemagne, le Cap-Arcona a été lancé le 14 mai 1927 pour le compte de la compagnie allemande Hambourg-Sudamerikanische Dampfschifffahrts Gesellschaft. Lors de ce voyage inaugural, toutes les grandes personnalités européennes étaient à bord. Côté français, on notait la présence de Pierre Clostermann, véritable légende de l’aviation mondiale. D’une longueur de 206 mètres pour 26 mètres de large et 13 mètres de tirant d’eau, d’un tonnage de 27 560 tonnes et doté de cales profondes, il était considéré comme l’un des plus beaux navires de son temps. Il était motorisé avec 8 turbines à vapeur de 24000 cv couplées à deux hélices qui le propulsaient à 20 nœuds.

Le paquebot Cap-Arcona

Ce vapeur servit aussi bien à des croisières de luxe qu’à l’émigration, principalement vers l’Amérique du Sud. Le 3 décembre 1928, à Rio de Janeiro, un hydravion transportant l’élite intellectuelle brésilienne et chargé d’accueillir Santos-Dumont, qui était à bord, amerrit près du navire. Pendant douze ans, le Cap-Arcona a enchaîné les croisières fabuleuses qui faisaient sa réputation. En 1933, il était l’orgueil du IIIe Reich, battant pavillon nazi sur tous les océans.

Le 25 août 1939, il fut réquisitionné pour l’effort de guerre. Après l’invasion de la Pologne, le vapeur a été mis à quai dans le port de Dantzig (actuel Gdansk), en tant que logement flottant pour le personnel de la Kriegsmarine. Un liner d’exception qui servit de décor, en 1942, à la version allemande d’un film sur le naufrage de Titanic.

Le Cap-Arcona à Hambourg, avant la Seconde Guerre mondiale

A la fin du mois d’avril 1945, la fin de la Seconde Guerre mondiale était proche. Sur tous les fronts, la débâcle de l’armée allemande se confirmait. Les populations du front de l’est étaient poussées à l’exode par l’avancée russe, les forces allemandes évacuaient les bases et les camps pour se replier vers la partie occidentale de l’Allemagne. On regroupait les forces pour former le dernier carré de résistance face à l’irrésistible avancée des forces alliées (et accessoirement, il valait mieux être fait prisonnier par les Américains que par les Russes qui eux, ne faisaient aucun quartier après avoir perdu plus de 22 millions des leurs dans le conflit…).

A la mi-avril, les SS ont transféré près de 11000 prisonniers des camps de concentration allemands de Neuengamme, Stutthof et Mittelbau-Dora, dont la moitié étaient des prisonniers de guerre russes et polonais, ainsi que d’autres de 24 nations différentes, dont des Français, Danois, Néerlandais, Belges, Canadiens, Américains, etc., vers le port de Lübeck, sur la mer Baltique. Le 19 avril, les SS embarquèrent les déportés par groupes de 70 dans des wagons. Le lendemain, les trains arrivèrent à Lübeck. Les prisonniers furent transférés dans les cales de deux cargos: l’Athen et le Thielbek, pour être ensuite transférés sur le paquebot Cap-Arcona. Un autre paquebot, le Deutschland, était lui aussi au mouillage dans la baie, mais il était en travaux pour être transformé en navire-hôpital et ne participait donc pas à l’évacuation.

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Bousculés, poussés sur les passerelles, des milliers d’hommes étaient jetés à fond de cale où ils ont attendu, entassés pendant des jours, avec très peu de nourriture et d’eau, sans aucun endroit pour soulager leurs besoins physiologiques qu’ils devaient faire au milieu de la foule, dans une atmosphère irrespirable…

Le Thielbek restait au mouillage dans l’avant-port de Lübeck avec 2000 détenus dans ses cales. L’Athen quant à lui, quitta le quai avec 2300 déportés dans ses soutes. Il rejoint au large le Cap-Arcona, ancré à 3 kilomètres de la côte et les prisonniers y furent transférés. Le Cap-Arcona reçut encore d’autres arrivages et finit par héberger 6 000 déportés, sous la garde de 500 SS. A bord, les détenus étaient parqués dans les cales et les entreponts tandis que les SS s’octroyaient les cabines..

Position des bateaux au moment de l’attaque

Le 3 mai 1945, quatre jours après le suicide d’Hitler et quatre jours avant la capitulation inconditionnelle de l’Allemagne, dans la rade de Lübeck les nombreux bâtiments de guerre allemands avaient tous disparu dans la nuit, il ne restait que les quatre bateaux de transport : Cap Arcona, Thielbek, Athen et Deutschland. En fin de matinée, l’Athen leva l’ancre et mit le cap sur le port de Neustadt.

Chasseur-bombardier Hawker Typhoon Mark 1B avec ses 4 canons de 20 mm sur les ailes

À 14 h 30, une escadrille de chasseurs-bombardiers anglais fit son apparition dans le ciel de la Baltique et lança l’attaque sur les bateaux. Il s’agissait d’appareils Typhoon du 83e Groupe de la 2e Force aérienne tactique de la RAF, commandée par Sir Arthur Coningham dans le cadre des attaques générales sur la navigation dans la Baltique. Plusieurs vagues d’assaut se sont succédées : l’escadron 184 dirigé par Derek Stevenson, puis le 263e Escadron dirigé par le chef d’escadron Martin Rumbold, ensuite La 197e escadrille dirigée par le chef d’escadron KJ Harding et l’escadron no 198 dirigé par le capitaine de groupe Johnny Baldwin. Ces chasseurs-bombardiers Hawker Typhoon Mark 1B armés de 4 canons de 20 mm, utilisaient des roquettes de 60 livres à haute explosivité, ainsi que des bombes.

Chargement des roquettes à haute explosivité, fabriquées par Rolls Royce

Les forces anglaises avaient reçu pour renseignement que les navires allemands transportaient des troupes pour mener une contre-attaque sur le front de l’ouest et devaient donc les stopper. Selon les documents de l’Institut néerlandais de documentation sur la guerre (NIOD), le gouvernement de la Suède avait prévenu le gouvernement britannique que des prisonniers se trouvaient à bord des navires. Mais ce renseignement ne fut jamais transmis à l’état-major des forces aériennes engagées dans l’attaque… Les pilotes n’apprirent que 40 ans plus tard que les milliers d’hommes qu’ils avaient bombardés et mitraillés étaient en fait des déportés !

Le cargo Thielbek, coulé avec des prisonniers en même temps que le paquebot Cap-Arcona

La première bombe de 500 livres tomba entre le Cap-Arcona et le Thielbek. Les suivantes atteignent les bateaux. En vingt minutes, le Thielbek sombra le premier avec ses 2000 détenus dans ses cales. Une cinquantaine seulement parviendront à se sauver. Le Deutschland sombra à son tour. Comme il était en travaux, il n’y avait que son équipage qui put l’évacuer et ne fit donc pas de victime.

L’incendie à bord du Cap-Arcona, provoqué par le bombardement anglais

Ce fut ensuite au tour du Cap-Arcona d’être touché à mort. Le bombardement provoqua de multiples incendies sur le paquebot qui fut bientôt envahi par les flammes et la fumée. A bord, c’était la panique générale. Les prisonniers, fuyant les flammes et suffoquant dans les cales et les coursives noyées de fumée, ne parvenaient pas à ouvrir les portes bloquées par les explosions et par les corps asphyxiés, piétinés et comprimés de la foule en panique. Ceux qui parvinrent à sortir par des écoutilles furent accueillis sur le pont par les balles des SS qui avaient mis des mitrailleuses en batterie et tiraient copieusement dans le tas.

Le Cap-Arcona, chaviré, ne sombra pas complètement du fait du manque de profondeur

Puis le paquebot se coucha sur le flanc et ne sombra pas complètement car sa largeur était supérieure à la profondeur de la baie en cet endroit. Un petit nombre de déportés put ainsi sortir par les hublots de bâbord et ils nagèrent vers le rivage à 3 kilomètres de là, dans une eau à 7°. Mais même pour ceux-là, l’enfer continua : les avions anglais revenaient au ras des flots et mitraillaient de leurs canons de 20 mm les naufragés qui nageaient vers la côte; et quand quelques-uns arrivèrent à atteindre le rivage, ils furent accueillis par les mitrailleuses des SS. En fin de compte, seuls 350 prisonniers du Cap-Arcona ont réussi à échapper au massacre, sur les 6000 qui avaient été entassés dans les cales du paquebot.

Le 4 mai, les autorités britanniques établirent le premier bilan. Il y a eu 7500 morts parmi les déportés et 600 parmi les Allemands, suite au naufrage du Cap-Arcona et du Thielbek. Le Deutschland, coulé lui aussi alors qu’il était en travaux, n’avait pas fait de victime et l’Athen étant allé au port de Neustadt avant l’arrivé des avions anglais, avait échappé à l’attaque. En moins d’une heure étaient morts l’immense majorité des déportés évacués des camps de Neuengamme, Stutthof et Mittelbau-Dora.

Livre écrit par Benjamin Jacobs (auteur du Dentiste d’Auschwitz) et Eugene Pool sur le drame du Cap-Arcona

Cette catastrophe fut totalement occultée de l’Histoire, depuis la fin de la guerre et pendant plus de 40 ans, ce qui montre l’embarras diplomatique et politique dans lequel elle plongea les différentes parties en cause. Plusieurs polémiques apparurent à la suite de cette catastrophe. Côté anglais, on assurait que les services de renseignements avaient reçu l’information que les bateaux transportaient des troupes SS, d’où l’ordre de les couler. On le sait maintenant, l’information envoyée par la Suède à l’Etat anglais qu’il s’agissait d’un transport de prisonniers, s’est perdue dans l’agitation des services et n’est jamais parvenue à l’Etat-Major des forces aériennes chargées du bombardement. Côté allemand, on assurait que les prisonniers avaient embarqué sur les bateaux pour être remis à la Suède, pays neutre. Mais d’autres voix assuraient que le projet initial des allemands consistait à faire sortir les quatre navires du port et de les couler en les torpillant par des U-Boots. Quel que soit le véritable but de l’opération, le résultat fut abominable.

L’un des premiers journalistes à faire un article sur le sujet sulfureux de la responsabilité anglaise fut Roy Nesbit en juin 1984, avec un article intitulé “Cap-Arcona : atrocity or accident ?” qui jettera un froid dans le monde des historiens qui avaient tous ignoré le sort des “passagers” du Cap-Arcona. Un ouvrage français saluant la mémoire du jeune résistant Lucien Revert, mort sur le Cap-Arcona, est sorti en 2005 sur le sujet qui demeure en grande partie tabou (André Laroze, Les Oubliés du “Cap Arcona”).

Mémorial international des déportés victimes du Cap Arcona et du Thielbek dans le cimetière d’honneur à Neustadt en Holstein où sont gravées les 24 nationalités touchées par la catastrophe

Aucun gouvernement britannique n’a jamais fait référence à la mort des 7 500 prisonniers de guerre de la baie de Lübeck. Il n’y a jamais eu de couronne déposée ni aucun discours prononcé en leur mémoire. Des fosses communes furent creusées le long de la plage entre Neustadt et Pelzerhaken. Des survivants firent construire un cénotaphe en pierre sur lequel est écrit en grandes lettres noires : “A la mémoire éternelle des prisonniers du camp de concentration de Neuengamme. Ils périrent avec le naufrage du Cap-Arcona le 3 mai 1945”.

Cénotaphe pour les victimes du Cap Arcona à Klütz

Pendant des années, la Mer Baltique rejeta des cadavres et des morceaux de squelettes dont les derniers jusque dans les années 70. Aujourd’hui, il y un mémorial pour ceux qui furent tués sur le Cap-Arcona dans le cimetière de Grömitz et un musée à Neustadt en Holstein depuis 1990. Pour aller jusqu’au bout de l’horreur, en 1949, le Thielbek fut renfloué ; on y découvrit encore 49 corps. La société Rolls-Royce, fabricant des roquettes qui avaient été utilisés lors de l’attaque, n’hésitera pas pendant des années à se servir des photos de l’épave du paquebot pour vanter l’efficacité de ses roquettes… les archives anglaises sur la question ont été scellées et ne pourront être ouvertes qu’en 2045…

Si les épaves du Thielbek et du Deutschland ont été renflouées, celle du Cap-Arcona est restée sur place. Elle a été en grande partie détruite pour ne pas gêner la navigation. Ce qui en reste se trouve par 15 mètres de fond, aux coordonnées : latitude 54° 03’ 762 N et longitude 10° 50’ 624 E.

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