Par Paul Poivert – Photos Fred Buyle

L’apnée, ce n’est pas seulement la compétition à tout prix ou encore la grande extase dans la pureté du bleu profond. C’est aussi un métier pratiqué par certains spécialistes dans des domaines aussi divers que la photographie, les observations scientifiques et l’enseignement…

L’apnée, en général c’est d’abord une passion, mais on peut aussi en faire son métier, comme n’importe quelle activité, et pas seulement dans la compétition. Avec un peu d’imagination, on peut trouver des tas de situations où l’apnée est utile.

C’est ce que nous dit Fred Buyle, ancien champion d’apnée au palmarès bien rempli, qui a arrêté la compétition en 2002. Depuis, il a quand même continué à évoluer dans sa passion, mais de façon professionnelle, loin de l’esprit de compétition.

«Il y a moyen de faire plein de choses avec l’apnée, sans chercher à descendre profond, dit-il. Et en plus, c’est accessible à tous, moyennant un peu d’entraînement».

Ainsi Fred est devenu photographe-apnéiste sous-marin. Entendez par là qu’il est bien photographe sous-marin professionnel, mais en apnée !

L’avantage ? «le silence, pas de bulles, répond-il, car les bulles produisent des sons à basse fréquence qui font fuir les animaux. En apnée, ils sont donc plus en confiance et ont plus tendance à s’approcher par curiosité. Il faut qu’il y ait une vraie rencontre, je vais vers l’animal et l’animal vient vers moi. Et pour la photo, pas besoin de descendre profond car c’est entre la surface et 10 mètres où il y a la meilleure lumière et le plus grand nombre d’animaux».

On pourrait obtenir un résultat similaire en utilisant un recycleur  ? «Oui, répond Fred, mais ces appareils sont très techniques et demandent un entretien et une mise en œuvre des plus sérieux, alors qu’en apnée, on n’a aucun matériel à s’occuper, pas de préparation, donc un équipement et une mise à l’eau des plus rapides. on a aussi plus de mobilité sous l’eau, plus de liberté. En expédition, pas de matériel à gérer, pas de gonflage, pas de bloc à porter… Par contre, on reste moins longtemps. En général, je fais des apnées qui varient de 45 secontes à 3 minutes. De plus, en apnée, en cumulant le nombre d’immersions, on peut passer beaucoup de temps sous l’eau : dans une journée, je passe en moyenne 6 à 7 heures dans l’eau».

Fred le dit lui-même, il ne recherche plus la profondeur, sauf pour des occasions exceptionnelles, comme lorsqu’il photographie des compétitions d’apnée ou bien cette fois où il est allé photographier un apnéiste sous la célèbre arche de Dahab, en mer Rouge, à 60 mètres de profondeur…

En tant que photographe pro, vu l’actuel développement du marché de la photo numérique, il faut se spécialiser. Fred a donc tout naturellement opté pour ce secteur très spécial de la photographie en apnée, à la rencontre des grands animaux marins.

«Pour vendre des photos, il faut qu’elles accrochent le grand public, dit Fred. L’interaction entre l’homme et les requins ou les grands cétacés est un domaine très spectaculaire et sans cesse renouvelé. c’est comme ça que j’arrive à placer des photos dans la presse grand public, pour faire rêver les gens qui n’ont pas l’occasion d’aller voir ces grands animaux de près. C’est de l’aventure à l’état pur, la rencontre de l’homme et de l’animal».

Car Fred est bien d’accord, pour faire du bon travail, il faut que ça lui plaise car il travaille par passion. fred a réussi à publier ses clichés dans de nombreux magazines de prestige internationaux, comme tout récemment une reportage spécial sur les requins dans Paris Match, mais aussi dans des magazines anglais comme le Daylimail, américains comme Outside, allemands comme Géo, ou encore le célèbre National Geographic…

Fred couvre en outre la plupart des compétitions d’apnée, ce qui peut paraître paradoxal pour quelqu’un qui a arrêté la compétition. «Au contraire, répond Fred, en tant qu’apnéiste, je connais très bien la manière de faire des compétiteurs et je peux me placer au mieux sans les gêner. Il faut savoir que pendant une compétition, si quelqu’un vient à seulement toucher un apnéiste pendant son immersion, celui-ci est aussitôt disqualifé».

Le marquage des requins

On a pu découvrir une nouvelle facette du travail de Fred Buyle dans «l’affaire des requins de l’île de la Réunion» : «Un scientifique m’a contacté suite aux accidents survenus aux surfeurs de la Réunion ces derniers temps, car il voulait «marquer» les requins, c’est-à-dire leur apposer une balise afin d’étudier leurs déplacements, dans le but de comprendre la raison qui les poussait à attaquer dans cette région. Pour ce faire, il avait besoin d’un apnéiste car les requins n’apprécient guère les bulles des plongeurs et s’en tiennent à distance.

Je me suis rendu compte à cette occasion qu’en fait, il y avait très peu de requins près des côtes de la Réunion : je n’en ai vu que 7 en 3 semaines !»

Les accidents arrivent toujours avec les nageurs et les surfeurs et jamais avec les plongeurs car sous l’eau, il y a une interaction qu’il n’y a pas avec les nageurs et les surfeurs. Avec ceux-ci, le requin s’approche et en l’absence de réaction de la part de l’humain, il vient au contact, pour goûter… «De nos jours, appuie Fred, le public va de plus en plus à l’eau sans connaître le milieu, ce qui occasionne d’autant plus d’accident. C’est en proportion !»

Fred raconte ses opérations de marquage : «On se renseignait auprès des locaux et avec ma connaissance du milieu, les recherches étaient facilitées. Pourtant on cherchait, mais on trouvait peu. Les animaux étaient rares et très farouches. En comparaison, en Afrique du Sud, on arrivait à marquer une vingtaine de requins par jour alors qu’à la Réunion, c’était beaucoup moins productif. L’idée était de connaître le rythme de présence des animaux sur les sites, mais très vite, l’affaire est devenue politique…»

Fred a commencé à faire du marquage en 2005, avec Yves Lefèvre et Sandra Bessudo. En 2006 à Malpelo, l’opération a très bien marché. Il s’agissait de poser des balises et pratiquer des biopsies. Ce travail très valorisant a motivé Fred pour continuer dans cette voie. Par la suite, il a été régulièrement sollicité, en Colombie, aux Bahamas, au Mexique, en Afrique du Sud, en Polynésie, aux Açores…

Depuis 2009, un projet récurent l’appelle régulièrement à Guadalupe pour marquer les requins blancs. En ces occasions, les participants à l’expédition campent sur l’île pendant un mois et passent leurs journées dans l’eau à marquer les grands prédateurs. Un boulot impressionnant mais passionnant !

A Malpelo les balises satellites ont permis de matérialiser le déplacement des requins entre les grands spots de rassemblements que sont Malpelo, Cocos et les Galapagos. Cette étude a permis de mettre en place une extension des zones de protection.

A Guadalupe, l’étude a permis de mettre en évidence une étonnante collaboration entre les différents requins blancs présents pour la prédation : on retrouvait plusieurs requins qui manœuvraient toujours ensemble dans des opérations de chasse collective.

En Afrique du Sud, Fred participait à des opérations de biopsie sur des requins «Black Tip» pour trouver l’origine des différentes populations présentes dans cette région et ils ont ainsi pu déterminer que certains venaient de très loin, depuis le golfe de Guinée.

Toutes les actions scientifiques auxquelles participe fred sont entièrement bénévoles car généralement, les scientifiques ont très peu de moyens. Fred compense en commercialisant ses photos, participe à des tournages de documentaires et accompagne aussi des visiteurs sur les sites.

Et l’entraînement ?

Depuis qu’il a arrêté la compétition, Fred ne s’entraîne plus. par contre, il constate qu’il passe encore plus de temps dans l’eau qu’avant. «quand on fait de la compétition, explique-t-il, c’est beaucoup d’entraînement au sec et en piscine et seulement quelques semaines en mer à l’occasion de la préparation des compétitions. Maintenant toute mon activité quotidienne se passe dans l’eau. Je me suis complètement adapté à cet environnement qui est devenu le mien. C’est mon bureau !»

En partenariat avec la société Tribord, Fred participe aussi à l’élaboration de lignes d’équipement d’apnée de loisir. Car le marché qui intéresse Tribord (commercialisé sous l’enseigne Decathlon) n’est pas la compétition, mais l’apnée en tant que découverte du milieu aquatique. «Depuis quelques années, la plongée est devenue très technique, avec l’utilisation de matériel complexe et très onéreux. Et en disant cela, je ne parle pas de la plongée Tek qui est une spécialité à part entière et qui a ses afficionados). On trouve normal de se former pour plonger en bouteille, mais on n’a pas encore l’idée de se former aussi en apnée. Car aujourd’hui, il existe des cursus et des niveaux d’enseignement avec des moniteurs compétents et les cours d’apnée se développent de plus en plus. La fédération d’apnée AIDA a montré la voie ; maintenant des structures comme la FFESSM ou SSI ont développé des cursus intéressants.»

Les conseils du Pro

Fred n’est pas avare de conseils. Ce passionné qui a connu tant de pratiques différentes de l’apnée n’hésite pas à partager son expérience en toute simplicité.

Première chose, la plus importante : NE JAMAIS PLONGER SEUL ! Cela paraît évident comme chez tous le splongeurs mais pourtant beaucoup n’hésitent pas à descendre seuls, sans assistance.

Fred mène une capagne depuis 3 ans avec un ami graphiste et a élaboré des pictogrammes concernant la sécurité en apnée, que l’on peut se procurer auprès de lui pour rappeler les points de sécurité en apnée.

Deuxième conseil : la formation est très importante, au sein d’un club ou avec un formateur. Une formation de base d’un minimum de trois jours peut apprendre les bases de l’apnée et les grandes lignes de cette pratique, pour en retenir les consignes de sécurité. Nul besoin de vouloir devenir un champion pour s’entraîner, le but est juste de comprendre ce qui est faisable et comment le faire, et surtout éviter les comportements dangereux.

Dernière chose, très importante elle aussi : se faire plaisir !

Pour tout connaître de Fred Buyle : http://nektos.net/

 

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