Par Alain Favre

Ce sujet revient fréquemment chez les amateurs d’apnée, il est aussi drôle qu’il est sérieux et ne manquera pas de lancer les lecteurs apnéistes dans de longues discussions, que ce soit dans le domaine de l’apnée de loisir, la chasse, la compétitition… Peut-on améliorer notre temps d’apnée en emmagasinant plus d’air que la normale dans nos poumons, selon la technique communément appelée « la carpe » ? L’intention principale ici est d’abord de donner quelques conseils simples et bon, pour la pratique de l’apnée de loisir ou la performance, sans pour autant viser les championnats du monde…

Le changement est une bonne chose, il se traduit généralement par l’évolution d’une technique obtenant plus de succès. Mais il peut aussi être utile de différencier les circonstances dans lesquelles l’évolution est bénéfique, et surtout à qui cette évolution s’adresse. Car l’application d’une technique de compétition n’est pas forcément un atout dans la pratique de loisir et peut même présenter certains risques.

Il ne s’agit pas ici de contester la technique dite de « la carpe », mais de savoir dans quelles circonstances elle peut réellement apporter un plus.

La technique de la carpe

Souvent dans les compétitions d’apnée, notamment en apnée statique, on peut observer le concurrent qui se prépare, effectuant ses exercices de décontraction et de respiration. Puis en fin d’inspiration, il commence à faire des bruits bizarres, la bouche en cul-de-poule, tentant de gober l’air comme une carpe venant respirer à la surface de l’eau dans de spectaculaires bruits de succion. D’où le nom de « technique de la carpe »… En fait notre champion, par cette technique, emmagasine plus d’air que la normale dans ses poumons, partant du principe que plus on stocke, plus on a de provisions et donc plus on tiendra longtemps.

Cette technique n’est pas sans rappeler l’ancienne pratique aujourd’hui quasiment abandonnée de l’hyperventilation forcée, souvent employée chez les chasseurs sous-marins, où l’on croyait qu’en accélérant le rythme respiratoire, on allait augmenter la quantité d’oxygène stocké dans le sang… Que nenni, le taux d’oxygène dans le sang ne peut pas dépasser la quantité contenue normalement dans l’atmosphère… Par contre on abaissait dangereusement le taux de dioxyde de carbone, nécessaire pour stimuler la respiration. Si cette technique améliorait effectivement la durée d’apnée, c’était au risque de subir une syncope anoxique qui aboutissait souvent à la noyade si le plongeur n’était pas surveillé.

Dans le cas de la carpe, il n’existe pas de tels risques, rassurons-nous. Mais en dehors de la pratique de compétition et des championnats, cette technique apporte-t-elle réellement un plus ?

La carpe permet effectivement d’emmagasiner davantage d’air dans les poumons. Des études ont montré qu’il existait une relation entre le volume pulmonaire et la durée de l’apnée. La technique de la carpe, en augmentant la capacité vitale, permettrait d’améliorer le temps d’apnée. La capacité peut ainsi être améliorée de 10 à 35 % d’air en plus selon les sujets (ce qui ne veut pas dire que la durée d’apnée augmentera dans les mêmes proportions…).

Chez les compétiteurs parfaitement entraînés et atteignant des performances impossibles pour le commun des mortels, La technique de la carpe peut être intéressante car elle apporte réellement un plus à partir de 5 à 6 minutes en statique et à partir de 50/60m en apnée profonde. Donc si vous n’en êtes pas à ces performances, si vous faites des apnées statiques de moins de 3 minutes, laissez tomber la carpe, travaillez plutôt les autres techniques plus classiques, mais qui correspondent plus à votre niveau ( relâchement, palmage,…).

Pour l’apnée en profondeur aussi, le débutant n’est pas concerné par cette technique. Pourquoi ? Parce que d’une part, on ne peut pas améliorer l’élasticité pulmonaire du jour au lendemain, mais par une longue pratique nécessaire pour accepter l’augmentation de la pression intra-thoracique ; d’autre part la tension créée par la technique de la carpe est un inconvénient car elle ne favorise pas le relâchement. De plus la performance en apnée ne vient pas du fait de faire la carpe mais d’avoir maîtrisé préalablement tous les autres facteurs de l’apnée…

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Beaucoup croient encore que l’amélioration de la pratique de l’apnée passe par des techniques du genre de celle de la carpe, en stockant vigoureusement de l’air, de façon forcée, dans les poumons, alors que la philosophie même de l’apnée porte au contraire à une pratique naturelle par la décontraction.

On peut se demander comment le stockage jusqu’à un point ultime peut être considéré comme une amélioration, mais si nous observons les humains et leur comportement naturel, nous voyons que dans de nombreux sports et activités, si les gens n’ont pas une bonne compréhension de leur pratique, ils vont commencer par imiter les autres (de préférence les meilleurs d’entre eux, mais ce n’est même pas sûr…), comme le singe qui imite le singe.

Cette épidémie de « stockage d’air » que nous voyons actuellement en apnée est souvent justifiée par les apnéistes eux-même comme le fait que le stockage est une bonne chose. Sans autre raisonnement physiologique ou sportif. « C’est comme ça parce que je l’ai entendu et ça a marché sur d’autres » (sans savoir dans quelles circonstances, ni sur quel type d’individu…).

Sans vouloir insulter les pratiquants apnéistes, il faut quand même parler honnêtement, en restant dans le monde réel et en laissant de côté les modes et les tendances à la frime. De la même façon que le cycliste du dimanche aura beau s’acheter le vélo du vainqueur du Tour de France, il n’en deviendra pas pour autant un champion, il en est de même pour l’apnéiste de loisir qui est loin, très loin des performances d’un champion et qui sera plus sage de commencer par maîtriser les techniques de base de l’apnée avant d’explorer les techniques de performance.

Mythes et inconvénients de la carpe

Oui, vous pouvez devenir un apnéiste performant sans pour autant pratiquer des techniques extrêmes et c’est important pour les nouveaux pratiquants d’éviter les informations incorrectes qui peuvent finir par les mettre dans un état d’esprit confus et dévier sur l’apprentissage de pratiques incorrectes et potentiellement dangereuses,  simplement parce qu’ils se contentent d’imiter ce qu’ils voient.

La carpe est une technique d’amélioration de d’apnée agissant selon un principe mécanique. il fut un temps où les apnéistes croyaient que plus ils emmagasinaient de l’air dans les poumons, plus ils pouvaient tenir longtemps et plus profond ils pouvaient aller. Peu de temps après avoir pris une respiration complète naturelle, l’apnéiste commence alors le processus secondaire pour stocker plus d’air dans les poumons en forçant l’aspiration dans la bouche, puis en déglutissant :

– Après avoir inspiré à fond, il faut bloquer l’air au niveau de la glotte, de telle sorte que l’on puisse ouvrir la bouche sans le laisser s’échapper.

– Puis il faut aspirer de l’air en ouvrant la bouche. L’air est ensuite injecté dans les poumons en refermant la bouche et en débloquant la glotte, comme si on déglutissait de façon forcée.

De cette façon, les poumons se trouvent « gonflés » avec un surplus d’air au-delà de leur capacité normale.

Certains apnéistes qui n’utilisent pas cette technique, atteignent quand même de grandes profondeurs de 100 m et plus, ou bien des distances jusqu’à 200 m et parfois plus de 8 minutes en statique en piscine. En fait, ceux-là arrivent à un excellent résultat en pratiquant le contraire, c’est-à-dire en expirant avant l’apnée. Cette idée n’est pas aussi farfelue qu’il n’y paraît, il n’est qu’à regarder dans la nature, le comportement des animaux qui pratiquent habituellement l’apnée dans leur quotidien. A titre d’exemple beaucoup de mammifères expirent avant de descendre, comme les phoques et les baleines. Bien sûr les humains sont une espèce totalement différente et ne peuvent donc pas se se comparer avec une baleine, la physiologie des phoques et des baleines est très différente de la nôtre, nos poumons ne se comportent pas de la même façon en plongée.

Alors, l’emballage est-il complètement inutile ? La plupart des pratiquants ne peuvent pas répondre à cette question, tant leur entraînement est basé uniquement sur la pratique du stockage, dans le souci d’atteindre les meilleures performances dans le délai le plus court. On retrouve là l’impatience chronique de l’être humain…

Au contraire, le risque de cette pratique est de parvenir à un résultat inverse : au lieu d’obtenir un gain de temps, l’apnéiste « stockeur » peut involontairement provoquer des réactions de blocage, qui ne feraient que limiter leur potentiel et les placer en situation de danger. Car la technique de la carpe n’est pas anodine, puisqu’en cas de pratique non maîtrisée, elle peut provoquer des distensions alvéolaires, voire même des embolies gazeuses. Car à vouloir trop gonfler un ballon, il finit par se rompre…

De plus, la pratique (hors compétition, s’entend) de techniques comme le stockage, visant à faire plus de provision que raisonnable, peut aussi traduire un signe de manque de confiance, ou encore un stress non évacué, par la conviction qu’en stockant plus, on va pouvoir survivre plus… Cette conduite irraisonnée induit en erreur, car le corps réagit au meilleur de ses performances quand il est détendu et en confiance. Il est donc préférable pour l’apnéiste de loisir de pratiquer des techniques relaxantes plutôt que des techniques forcées et stressantes.

Un pratiquant a récemment déclaré : « moi je pratique la carpe mais de façon modérée ». Alors pourquoi stocker seulement une petite quantité ? pourquoi ne pas stocker du tout ? La réponse fut : « Je me sens plus en confiance avec plus d’air », ce qui renforce l’opinion que cette pratique peut traduire un manque de confiance, qui est vraiment un problème de fond qui doit être abordé très vite dans la pratique de l’apnée..

Le conseil de la plupart des instructeurs d’apnée est de progresser de façon régulière, sans forcer et sans dépasser ses propres limites. Celles-ci reculeront d’elles-même par la pratique et la prise de confiance liée à cette pratique. Tout effort inconsidéré peut avoir des effets négatifs et ralentir la progression. Au contraire, travailler en confiance et en absence de stress permet un développement harmonieux de sa propre pratique et une progression plus aisée.

Voyons maintenant cette pratique sous un aspect un peu plus scientifique : la loi de Boyle-Mariotte ! Imaginez que vous pratiquez une superbe technique de la carpe, et que vous arrivez à stocker en surface un litre et demi d’air supplémentaire (ce qui est déjà beaucoup…). Disons 1,4 l, pour faciliter le calcul. A 25 m (= 3,5 bar de pression absolue). Cette quantité d’air va se comprimer selon la fameuse loi physique, pour donner environ 400 ml. Maintenant, vous voulez battre votre record en descendant à 100 m. prenez vos 1.4 l jusqu’à 100 m, soit 11 Atmosphères. Votre stock supplémentaire d’air ne représente plus que 127 ml !

Et ne croyez pas que vous allez pouvoir exploiter la totalité de ces 127 ml, car en fait, ils vont se répartir, au cours de l’augmentation de pression, de façon à équilibrer les volumes : les poumons, mais aussi les espaces anatomiques comme les conduits et la cavité buccale, l’estomac. En fin de compte, l’oxygène réellement utilisé avec cette technique est presque négligeable, ou tout au moins le gain acquis est moindre que l’inconfort ressenti et le stress provoqué, qui de son côté est lui-même consommateur d’oxygène… Car même si l’on arrivait à augmenter substantiellement la capacité pulmonaire, ce serait un faux gain puisqu’en retour, les effets négatifs sont eux aussi une entrave à la performance, comme par exemple l’augmentation du rythme cardiaque consécutif à un geste forcé.

Ainsi sous cet éclairage, on peut constater que les techniques artificielles comme la carpe ou l’hyperventilation ne sont pas essentielles pour l’amélioration de la performance en apnée de loisir. Par un entraînement régulier et progressif, vous devenez plus souple, naturellement, vous pouvez inhaler plus d’air avec moins d’effort, en restant détendu et avec un bonus supplémentaire d’être en mesure de gagner encore un peu de volume si vous le souhaitez.

Avec le temps et la patience l’apnéiste moderne égalera et dépassera les apnéistes stockeurs en profondeur, distance et temps avec beaucoup plus de détente, d’adaptation, de niveau de compétence, de flexibilité, de confiance et surtout en restant dans les limites de la sécurité.

 

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