Par Paul Poivert – Photos Denis Lagrange, Aldo Ferrucci, Alexander Safonov

Un film, c’est une histoire que l’on raconte. Ce n’est pas seulement quelques belles images mises bout à bout et accompagnées d’une belle musique. Avec la facilité offerte par les caméras numériques, de nombreux plongeurs se sont essayés à la vidéo, avec plus ou moins de bonheur. La plupart du temps, le vidéaste agit comme un photographe. Il produit des clichés qu’il se contente de rassembler et baptise le résultat, pompeusement «film», alors que ce n’est ni plus ni moins qu’un «diaporama animé». Résultat : c’est beau (encore que…), c’est agréable (à condition que ça ne bouge pas trop…), ça se laisse regarder (oui, mais pas trop longtemps…), mais en fin de compte, ça ne raconte rien. Voici donc 5 conseils pour réaliser un film qui donne au spectateur l’envie de le regarder jusqu’à la fin…

Combien de films peut-on voir sur internet, ou même dans les festivals, devant lesquels on s’extasie pour faire plaisir à l’auteur, alors que dès la deuxième minute de visionnage, on réprime avec peine de furieux baillements… Quand on ne ressent pas les effets du mal de mer à force de voir les images danser dans tous les sens !

Réaliser un film digne d’intérêt n’est pas compliqué, et même à la portée de tout un chacun, pour peu que l’on respecte quelques règles de base. Il en va comme pour la photo: même avec un appareil très perfectionné, il ne suffit pas d’appuyer sur le déclencheur pour pondre la photo du siècle qui vous apportera la célébrité et pourquoi pas, soyons fous, le prix Albert Londres…

Avec une caméra, la situation est un peu plus complexe, car en plus de composer une belle image, il faut aussi qu’elle raconte quelque chose. Un poisson vaquant à ses occupations peut être agréable à regarder pendant quelques secondes, mais certainement pas pendant un quart d’heure (à moins qu’il  soit en train de faire quelque chose de particulier et que ce comportement soit le sujet du film…).

Un moyen très simple pour apprendre les bases de la réalisation, consiste à analyser les films pro qui passent à la télévision ou au cinéma. Vous remarquerez qu’ils sont composés de plans courts (une dizaine de secondes maxi par plan), et chacun de ces plans apporte une information ou une signification : on ne se contente pas de mettre bout à bout des images… On parle alors de rythme (qui permet de garder l’attention du spectateur).

Pour un film amateur, ce principe s’applique aussi : soyons exigeants avec nous-même ! Voici donc les cinq principes de base pour faire un film digne d’intérêt.

1 – Un film raconte une histoire !

Cela paraît évident, mais c’est pourtant le principal défaut de la plupart des films amateurs. Le vidéaste se laisse prendre par le beauté du sujet qu’il filme (paysage, faune, etc) et oublie que l’image ne se suffit pas à elle-même et qu’il faut qu’elle raconte quelque chose. Pour exemple, on peut comparer les deux fims sous-marins qu’a tourné le cinéaste Luc Besson : Le premier (Le Grand bleu), racontait une belle histoire sur de très belles images. Résultat : un immense succès. Le second (Atlantis), qui pourtant «surfait» sur la vague du succès du premier, était composé de magnifiques images de la mer et de ses habitants, mais sans véritable histoire. Résultat : un bide auprès du public.

Il ne faut donc pas hésiter à prendre une feuille de papier et un stylo pour noter une idée d’histoire à raconter et d’en tracer le plan. Cela peut être l’histoire d’un voyage plongée, ou bien la recherche et la découverte d’un animal particulier, ou bien le récit d’une plongée extraordinaire…

Une fois l’idée trouvée, le plan devra répertorier les différentes parties de l’histoire et ce que l’on devra filmer pour raconter cette histoire : dans le cas du récit d’une plongée, par exemple, on commence par filmer la préparation, l’équipement, on introduit quelques comportements de plongeurs qui apporteront une touche plus humaine à l’histoire, puis on continue sous l’eau avec la descente, la découverte du site, la réaction des plongeurs (encore une touche humaine qui permet au spectateur de se projeter dans le film), etc..

On aura ainsi le plan d’une histoire qui se tiendra, mais en plus on saura exactement quoi filmer pour gagner du temps et rester dans le sujet.

On ne parle pas de faire un scénario professionel, mais au moins un plan que l’on pourra suivre pour construire une belle histoire qui sera agréable à regarder par les spectateurs.

2 – La préparation du tournage

Denis Lagrange prépare sa caméra avant la plongée

Une fois qu’on aura déterminé l’histoire, nous pourrons préparer tout le matériel nécessaire pour la filmer. Il ne suffit pas d’avoir une caméra et son caisson, il faudra aussi savoir les conditionner de façon optimale pour les utiliser dans les meilleures conditions. Il ne s’agit pas de sauter à l’eau et de voir un joli filet de bulles s’échapper du caisson au cours de la descente, synonyme de fin de tournage par forfait de la caméra noyée…

Lors du placement de la caméra dans son caisson, on apportera une attention particulière aux joints et à leurs portées qui doivent être absolument exempts de toute poussière. A la fermeture du caisson, on s’assure que le joint est bien placé sur sa portée ou dans sa gorge, et qu’il n’est pas pincé quelque part, risquant d’occasionner une fuite.

Deuxième point important, l’équilibrage de l’ensemble. Si l’on ajoute des éclairages et leurs batteries, ou tout autre accessoire, l’équilibrage dans l’eau risque d’être modifié. Pour faciliter l’utilisation, l’ensemble doit être parfaitement équilibré, sinon il occasionnera un effort supplémentaire lors du tournage, qui pourra se traduire par des mouvements involontaires. S’il montre une flottabilité positive, on doit ajouter du lest, ou bien, en cas de flottabilité négative, on fixera des flotteurs ou de petites bouteilles en plastique que l’on pourra plus ou moins remplir pour obtenir la flottabilité nécessaire.

L’utilisation d’un moniteur extérieur permet d’avoir une meilleure vision de l’image filmée et de remarquer plus facilement les anomalies.

3 – La lumière

Comme en photo, la lumière est un élément primordial pour obtenir une belle image. Entre la surface et trois à quatre mètres, on peut se contenter de la lumière du soleil. Au-delà, si l’eau est très claire et lumineuse, on peut utiliser un filtre orange sur l’objectif afin de rétablir les couleurs chaudes qui sont absentes en profondeur. L’inconvénient du filtre est qu’il consomme beaucoup de luminosité. On perd alors un a deux diaphragmes, ce qui va donner une image beaucoup plus sombre.

Pour filmer en profondeur, l’utilisation d’un éclairage extérieur est donc nécessaire. Mais qu’on ne s’y trompe pas : un éclairage ne servira qu’à éclairer une zone comprise entre la caméra et deux à trois mètres devant elle. Il faut donc savoir composer entre l’éclairage qui «débouche» le premier plan, et la lumière ambiante qui donnera du volume à l’arrière plan (contre-jour, découpage d’un tombant sur la lumière du jour en contre plongée,…). Evitez les phares halogènes, dont la lumière est trop chaude (image qui tire sur le rouge) et qui ne présente pas une uniformité d’éclairage (point blanc). Préférez les phares HID, dont la lamière est semblable à la lumière du jour et l’angle d’éclairage beaucoup plus large. De plus, l’autonomie est en général multipliée par 4 par rapport à l’halogène. Mais le must est maintenant l’utilisation de phares à LED qui présente tous les avantages : très forte puissance, lumière blanche, angle très large, très grande autonomie.

4 – Le cadrage

Une belle image, c’est avant tout un bon cadrage. Pour cela, il ne suffit pas de placer le sujet au beau milieu du cadre. Il faut composer son image : tenir compte de l’arrière plan qui peut présenter des éléments parasites (présence d’autres plongeurs dans le cadre, voire un panache de bulles malencontreux qui monte devant l’objectif ou un sac plastique qui passe par là au gré du courant…). Le sujet est légèrement décentré pour donner plus de dynamisme au cadrage. Par exemple : on laisse en général un peu plus d’espace dans le sens du regard du sujet, ou bien dans le sens de son déplacement. Dans le cas où on veut suivre les déplacements d’un poisson, il faut savoir anticiper sa trajectoire afin de modifier le mouvement de la caméra au moment où il va changer de direction. Comme ce n’est pas chose aisée, on peut compenser ce problème en choisissant un cadrage un peu plus large, qui laissera un peu plus de latitude dans les changements de direction, évitant ainsi de couper le sujet.

Tournage complexe avec plusieurs sujets très mobiles. Attention au cadrage et à la mise au point…

Evitez absolument de laisser la mise au point automatique (autofocus) en permanence, car si l’eau n’est pas très claire ou est chargée de particules, l’autofocus se déclenchera en permanence et «pompera» constamment en se réglant malencontreusement sur les particules, rendant le film inutilisable. Il est préférable de faire une mise au point avec l’autofocus, puis de bloquer celui-ci avec la commande correspondant (présente sur tous les caissons dignes de ce nom). L’autre technique consiste à utiliser un grand angle avec une mise au point fixe sur environ 1m à 1,20m, ce qui donnera, si la lumière est suffisante, une profondeur de champ la plus large possible (comme par exemple sur les GoPro).

La balance des blancs est faite au préalable, sur la lumière du jour et ne sera pas modifiée au cours de la plongée. D’où l’importance d’utiliser des éclairages avec une lumière blanche.

Le point le plus important dans la technique de cadrage reste la stabilité de la caméra. Il n’y a rien de plus détestable qu’une image qui danse sans arrêt, donnant le mal de mer au spectateur. Bien que le plongeur soit en mouvement, dans un élément lui-même en mouvement, et filmant un sujet pour la plupart du temps en mouvement, il n’empêche que l’image, pour être agréable, doit être stable.

Vous voulez filmer un sujet statique ? Posez votre caméra sur le fond, ou sur un rocher (attention, surtout pas sur les coraux!) ou alors, pourquoi pas descendre carrément un pied qui vous permettra d’obtenir une image parfaite ? Cela n’a rien d’impossible, les pros le font bien…

Pour filmer en pleine eau, la maîtrise de la flottabilité est primordiale

Si vous filmez en pleine eau, commencez par maîtriser parfaitement votre flottabilité. Un fois équilibré à l’aide du gilet stabilisateur, vous pourrez gérer très finement vos mouvements à l’aide du poumon-ballast. Alors seulement vous pourrez obtenir une image stable. Evitez les mouvements de poignets. Le caisson, même (et surtout) s’il est léger, est maintenu à deux mains, les bras légèrement pliés et les coudes bloqués le long du corps. Tout mouvement de la caméra doit être accompagné de l’ensemble du corps, ce qui évitera tout tremblement ou mouvement intempestif (tangage ou roulis de la caméra). Pour les déplacements du corps, préférez un palmage lent sans à-coup, du genre «frog kick» (palmage très fluide utilisé en plongée souterraine afin d’éviter de soulever les sédiments).

Préférez les plans fixes. Un panoramique (déplacement circulaire du cadrage pour filmer par exemple un paysage) est apprécié de temps en temps, mais pas trop souvent, au risque de devenir lassant. Quant au traveling (filmer en déplacement en accompagnant un sujet en mouvement), si l’on ne maîtrise pas parfaitement cette technique, il vaut mieux oublier, l’effet serait désastreux.

5 – Le montage

Là aussi, cette étape est souvent négligée par les amateurs qui se contentent de mettre bout à bout tous les plans qui ont été filmés et d’y ajouter une musique. Il faut d’abord enlever tous les plans qui ne correspondent pas au scénario fixé au départ. Ensuite, pour chaque plan, on choisit la partie la plus intéressante et on enlève tout le superflu, afin de garder le rythme et attiser l’intérêt du public. Pensez à ne garder que des plans courts (sauf exception), soignez les enchaînements qui doivent être dans la logique du mouvement ou de la scène représentée. La succession des plans doit être naturelle, comme ce que l’on vit dans la «vraie vie». Evitez aussi les transitions trop farfelues proposées par les logiciels de montage, qui donnent un aspect résolument… amateur au film. Encore une fois, analysez les films télédiffusés. Vous constaterez que les transitions sont soit des coupes (cut), soit de légers fondus-enchaînés de quelques images pour des transitions plus douces.

Denis Lagrange utilise un appareil recycleur pour mieux approcher la faune

Voilà, il n’en faut pas plus pour obtenir un film agréable à regarder et de bonne qualité, qui pourra même, le cas échéant, être présenté dans un concours ou un festival. Et vous vous surprendrez à prendre du plaisir pour des choses qui auraient pu vous sembler fastidieuses, car l’écriture, la réalisation et le montage d’un film représentent un acte de créativité pure, extrêmement enrichissant et passionnant. Et le résultat sera à la hauteur de votre engagement !

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