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Texte et photos de Géraldine Pahaut

Une île mythique, terre d’aventures, un oiseau mythique disparu depuis plusieurs siècles, symbole du pays et… un autre animal mythique, bien vivant celui-là : le cachalot ! À Maurice, il est possible de nager avec ces impressionnants animaux si rares. Géraldine Pahaut, photographe sous-marine et naturaliste, est allée à la rencontre des cétacés.

Si l’absence de faculté de voler du Dodo l’a mené à son extinction par sa vulnérabilité depuis plus de 300 ans, c’est bien le même destin qui a failli arriver à un tout autre animal qui est pourtant un colosse, le cachalot. Fréquentant tous les océans du monde, ce seigneur des abysses a élu domicile dans un joyau de l’Océan Indien, l’île Maurice. 

C’est le Dodo, étrange oiseau endémique qui a permis de mettre cette île pour la première fois sur la carte du monde. Source d’un brassage ethnique, l’île Maurice conserve les traces de son passé et affiche une belle diversité culturelle… Religions hindouiste, catholique et musulmane ont façonné ce territoire par une culture métissée et une cuisine épicée aux saveurs multiples. Ses paysages contrastés et l’accueil chaleureux de ses habitants font de cette île authentique une destination particulièrement attachante, don’t la partie maritime est magnifiée par un trésor fragile et méconnu méritant le plus grand respect : les cachalots…

Des cachalots au pays du Dodo 

Passionnée par les cétacés et notamment par leurs comportements sociaux, cette rencontre évoquait pour moi un Graal. Je ne pensais pas qu’un jour, j’aurai le privilège de m’immerger au milieu d’une colonie de cachalots… Un rêve exaucé, qui m’a plongée dans l’univers mystérieux de cet animal mythique.

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C’est à Rivière Noire, dans le sud, que je suis installée. Je loge à l’hôtel Tamarin, situé en face de la plage, les pieds dans l’eau. Une colonie de dauphins vient passer ses journées dans la baie. Cette partie de l’île est sauvage, loin des touristes qui préfèrent le littoral Nord. 

La soirée Jazz animée la veille par le boss en personne et les membres de son équipe m’a ravie. Ici, l’ambiance est très conviviale, et je me sens comme un poisson dans l’eau !

Au bord de la plage, je retrouve Michel. Nous venons d’embarquer sur le speed boat. Skippé par Alain, nous prenons la direction du large à bord de notre embarcation. Nous sommes dans une saison cyclonique, les averses et les Alizés sont fréquents. La rivière a déversé une eau vaseuse et des branches dans l’océan. La mer est agitée, la visibilité ne promet pas d’être des meilleures. Malgré ces conditions météorologiques, mon enthousiasme reste intact, nourrissant l’espoir de faire une des plus belles rencontres de ma vie.

Traversant la baie, nous ne tardons pas à voir des sauts en vrille très caractéristiques : ce sont des Stenella Longirostris. Je connais bien ces dauphins car ils sont de la même espèce que ceux que j’étudie depuis plusieurs années en Egypte. Je me demande s’ils ont un comportement et des mœurs différents de leurs frères de mer Rouge… Alain nous propose de nous mettre à l’eau, nous nous offrons le luxe de refuser, préférant faire quelques clichés de ces cétacés du bateau : nous avons réservé notre temps pour rencontrer les colosses.

Au large des côtes et tandis que nos recherches se poursuivent, nous apercevons enfin une grosse masse sombre qui flotte en surface. Je m’empresse de la signaler au skipper. Cest une fausse alerte, un vulgaire tronc d’arbre qui dérive… Je n’ai jamais croisé de cachalot, j’interroge alors Michel pour obtenir des précisions sur ce que nous sommes supposés chercher : «Comment distingue-t-on les cachalots, de loin, à la surface de l’eau, à quoi ressemblent-ils ? – Des souffles à 45°qui ne montent pas très haut, tu ne peux pas te tromper» me répond-il.

Toujours rien à l’horizon, leur territoire est si vaste qu’il n’est pas aisé de les trouver. L’hydrophone s’avère indispensable pour les localiser. Alain met alors le casque sur ses oreilles et plonge la perche équipée d’une parabole dans l’eau. Tandis qu’il tente de discerner les clics des clapotis parasites qui lui reviennent en échos aux oreilles, il garde un air grave. Il finit par tendre les écouteurs à Michel, qui après quelques longues minutes d’écoute, les mains biens calées sur le casque, s’exclame en souriant: «Ils sont bien là, mais loin… Cap au nord !» 

Le cœur battant, je file m’installer à la proue du bateau et décide de ne plus bouger de ce poste d’observation ! Epiant la mer, tout mes sens sont en alerte, je rêve de cette rencontre depuis tant d’années ! Sous la pluie, nous patrouillons à leur recherche durant une bonne quarantaine de minutes quand tout à coup, j’aperçois à l’horizon ce qui me semble être des souffles. Ils sont très nombreux. Un frisson m’envahit et mon cœur bat la chamade ! Je me calme et vérifie hâtivement ce que je pense avoir vu. Enfin, d’une voix bien trop aigüe et exaltée, je m’égosille : Là-bas, ils sont là ! Cachalots ! Cachalots ! Jamais je n’aurais imaginé un tel spectacle ! Ce n’est pas un individu, mais un groupe entier !

Réunion de famille

Leurs têtes sombres luisent sous le soleil qui vient de percer des nuages. Il n’y a pas de mâle, ils sont en migration dans le froid polaire, ils reviendront uniquement pour s’accoupler et constituer un harem. Ce sont des femelles, certaines sont accompagnées de leur baleineau et il y a aussi des juvéniles. Au moins une bonne vingtaine d’individus ! Chacun flotte à la surface, presque statique, sur un périmètre circulaire de large diamètre. Presque tous ont leur énorme tête tournée vers l’intérieur. Ils me font penser à une gigantesque fleur de Lotus posée sur l’océan. Une forte émotion m’étreint tandis que je les observe si sereins, ces monstres tant redoutés, pourchassés et massacrés à qui les hommes n’ont laissé aucun répit durant des siècles…

Tout doucement et à faible allure, notre bateau se rapproche. La manœuvre doit être discrète, pas question de venir troubler cette réunion de famille ! Nous attendons le signal d’Alain et enfin nous nous laissons glisser dans l’eau à plus d’une cinquantaine de mètre de ce rassemblement. Caisson photo à la main, je progresse doucement en nageant dans leur direction, les yeux écarquillés dans mon masque. Une approche respectueuse et non envahissante est imperative, garantissant de belles rencontres et garantissant également certaines interactions avec quelques ndividus.

Dans le bleu, au loin, il me semble distinguer des masses sombres qui ne sont en réalité que le fruit de mon imagination… Je réalise soudain que j’ai plus de 1000m de profondeur sous mes palmes, je me sens tout à coup seule, aussi petite et insignifiante qu’un grain de sable emporté par le vent.

Il est bien trop tard pour réfléchir. Mais aussitôt, une pensée inquiétante me traverse l’esprit : Je m’apprête à rencontrer le plus gros des Odontocètes. Cette créature qui a hanté et terrifié les marins les plus courageux, capable de couler des navires et combattre les calmars géants. Et si ce groupe d’individus me percevait de manière hostile, quel sort me réserveraient-ils ?

Perplexe, je continue de palmer dans leur direction, tournant la tête pour surveiller qu’un de ces géants ne me file pas. Rien derrière… Je continue ma progression, quand devant moi, une silhouette massive et engagée me fonce dessus ! Mon sang ne fait qu’un tour et j’ai les jambes en coton ! En quelques secondes à peine, je me retrouve nez à nez avec un jeune cachalot de 6 mètres, intrépide et curieux venu se distraire de la compagnie d’une nageuse ! Il me contourne en ondulant élégamment, me présentant son flanc squatté par de gros rémoras. Je le décortique du regard, et remarque la couleur blanche qui ourle le contour de sa mâchoire inférieure. Magnifique ! Charmée et rassurée, l’œil scotché au viseur de mon appareil photo, bien décidée à ne pas en perdre une miette, je le suis en appuyant frénétiquement sur le déclencheur. Je me régale !

Des colosses très calmes

Peu à peu distancée, je sors la tête de l’eau afin d’évaluer ma position par rapport au bateau et découvre avec stupéfaction leur grands dos noirs à la surface. Je réalise alors que ce jeune cachalot m’a conduit au beau milieu de leur formation ! Me voilà au cœur d’un «meeting social».

Ces colosses d’aspect quelque peu primitif sont très calmes, ma présence ne parait pas les déranger. Ils semblent venus d’un autre monde avec leur tête démesurée et leurs minuscules nageoires pectorales. J’entends très bien leurs clics ressemblant à des grincements ou à du morse.

Pour les approcher de plus près, je veille à nager sur leur côté, et passe de l’un à l’autre en prenant soin de bien laisser mes palmes sous la surface, car les cachalots sont très sensibles aux bruits. Leur placidité et leur bonhomie me surprend, je n’ai plus aucune appréhension. Je leur tire le portrait à tout va, sans flash car cela pourrait les perturber. J’ai même l’occasion de partager longuement le regard de l’une de ces creatures, un achange troublant qui éveille en moi un sentient étrange, comme si je percevais chez cet animal une certaine empathie à mon égard…

Sous mes palmes, à une dizaine de mètres de profondeur sous cette formation, d’autres individus se tiennent à la verticale, tête orientée vers la surface, tandis que d’autres, semblent surveiller les abysses la tête vers le bas. On les croirait suspendus par un fil invisible. Ils sont en position de « Chandelle » en train de dormir, m’expliquera Michel plus tard.

Émerveillée par ce spectacle, je tente une apnée pour les rejoindre et souris en apercevant dans le bleu indigo un gros spécimen, allongé sur le dos, le ventre vers la surface, immobile. Son attitude est presque humaine. Il m’observe tranquillement, protégé par la frontière invisible et inaccessible du royaume abyssal qui abrite ses plus grands secrets…

Le temps semble s’être arrêté, je remonterai à bord du bateau « grandie » et sans voix par la magie de cette rencontre, éprise d’un sentiment profond de liberté et des étincelles plein les yeux…

Un monstre sacré qui revient de loin

Avec le plus gros cerveau du règne animal (8kg) le cachalot est le plus gros des odontocètes (Cétacés à dents). Les mâles peuvent atteindre la taille de 18 mètres et les femelles 12 mètres. Son corps très massif pouvant peser jusqu’à 57 tonnes, est doté d’une énorme tête avec un évent en forme de S placé coté gauche, ce qui facilite sa reconnaissance de loin et le sens de son déplacement. Sa physiologie est très perfectionnée, ils sont capables de descendre à des profondeurs de plus de 2500 mètres grâce au Spermaceti contenu dans leur tête. Avec la pression, cette substance grasse et cireuse se solidifie lui permettant de plonger en minimisant sa dépense d’énergie. Elle se liquéfie quand la pression diminue. Sa principale proie est le calmar géant et autres céphalopodes, parfois même des requins.

Comme tous les cétacés, son comportement social est très complexe. Les femelles confient leurs rejetons à des « nounous » pour aller chasser, tandis que celles-ci veillent à l’éducation et la protection des petits. Les mises bas sont assistées par plusieurs femelles venues aider le nouveau-né à prendre son premier grand bol d’air.

Chaque colonie possède son langage, et chaque individu sa signature acoustique. Ils communiquent entre eux par écholocations, des clics d’une très grande amplitude de fréquence qui leur permettent d’échanger des informations très précises, perceptibles sur plusieurs kilomètres. Certains peuvent atteindre jusqu’à 230 décibels, qu’ils utilisent en détonation pour étourdir leur proie avant de la dévorer.

Dès le 18e siècle, pour la grande valeur de ses dents, de son ambre gris (substance précieuse contenue dans son intestin) et du spermaceti (matière huileuse contenue dans son melon) au péril de leur vie et à bord de petites embarcations, les hommes les plus courageux ont commencé à se mesurer à lui. Le célèbre roman (1851) d’Herman Melville, MOBY DICK, le décrit même comme un monstre terrifiant capable d’un esprit de vengeance.

Durant le 19e et après la deuxième guerre mondiale, l’appât du gain et l’évolution technique des embarcations et des méthodes d’harponnage (à l’explosif) ont contribué à décimer cet animal, menant ce géant au bord de l’extinction dans les années 1980. Ce n’est qu’en 1985 que la CBI (commission baleinière internationale) à décidé d’interrompre cette chasse.

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