Par Francis Micheletti

Depuis 1960, Gabriel Bérenger est responsable de l’école de plongée du GPES à La Ciotat (Groupement de Pêche et d’Etudes Sous-marines), le plus ancien club de plongée encore en activité et n’ayant jamais cessé d’exister depuis sa création en 1941. Au milieu des années 80, c’est en recherchant un nouveau site de plongée que M. Bérenger, affectueusement nommé «Gaby» découvre juste après le Bec de l’Aigle, l’entrée du grotte par environ 17 mètres… il est tout seul mais décide de s’y engager…

“Après une progression de quelques mètres, raconte Gabriel Bérenger, mal équipé pour une telle plongée, je décide de faire demi-tour. j’aurais pu l’appeler la Grotte du Pépé, mais enchanté par l’étrangeté et la beauté des lieux, je décide de faire part de ma découverte à deux autres membres du club : Alfred Deriu et Alain Hervé avec qui je forme au sein du club, un trio que l’on surnomme chaleureusement: Les 3 Pépés.”
Quelques jours plus tard, ils décident tous trois de poursuivre plus profondément l’exploration. Une fois passé le talus de l’entrée, la progression est facile dans un tunnel d’environ cent mètres de long, sans aucune galerie secondaire et se terminant par un cul-de-sac. C’est ainsi que le nom des 3 Pépés est attribué à la grotte.
Gabriel Bérenger signale sa découverte à son ami, le Professeur Laborel. Biologiste marin de renom et membre du GPES, il y effectue à son tour quelques plongées en compagnie de Gaby. La Grotte est un cas rare car elle se comporte comme un piège quasi-permanent pour les eaux froides. Les conditions de température constante, entre 12 et 13°c, et d’obscurité totale sont celles des grands fonds (2 000 m) et de nombreuses espèces de ces profondeurs s’y maintiennent et s’y développent. Les spécialistes la décrivent comme une grotte à profil inversé.

Jean Vacelet photographiant l’éponge carnivore sur la paroi de la grotte par 18 mètres. © Jean Georges Harmelin

Rapidement, des plongeurs de la Station Marine d’Endoume s’intéressent à ces lieux. Jean Georges Harmelin est le premier scientifique de l’équipe à l’explorer, et les travaux commencent réellement à partir du début de l’année 1990.
Parmi les membres de cette équipe, il faut citer notamment les chercheurs Nicole Boury-Esnault et Jean Vacelet qui feront en 1996, la découverte de Asbestopluma Hypogea, une éponge carnivore qui vit normalement jusqu’à plus de 8000 mètres de profondeur.
Les travaux et les recherches scientifiques se déroulent de manière intensive pendant une quinzaine d’années. Christian Petron, le célèbre photographe et cinéaste sous-marin, grand ami de Gabriel Bérenger, a été mandaté par le CNRS pour tourner en 1998, un court-métrage d’une durée de 13 minutes sur cette surprenante Asbestopluma Hypogea et le pointu de Gaby a servi de plateforme logistique durant le tournage. Aujourd’hui encore, les recherches se poursuivent toujours dans la «Grotte des 3 Pépés» mais à un rythme moins soutenu.

L’entrée de la grotte se situe au pied de cette falaise abrupte. © Francis Micheletti

C’est le 3 août 2015 en compagnie de mon ami Thomas que j’ai l’occasion de plonger pour la seconde fois dans la Grotte des 3 Pépés et que je visiterai plusieurs fois par la suite. Je suis équipé d’un bi 2×7, isolé par un manifold, deux détendeurs différenciés et d’un casque type spéléo armé de phares redondés .
La grotte se situe au pied d’une falaise qui tombe à pic dans la mer, entre la calanque de Figuerolles et le Bec de l’Aigle, célèbre piton rocheux qui domine la baie de La Ciotat.
Notre bateau mouille sur un fond sableux où la profondeur avoisine les 17 m environ. L’entrée de la grotte est caractéristique, elle a la forme d’un V inversé, et il faut effectivement passer un petit talus à 13 m pour franchir l’entrée et s’engager dans un tunnel rectiligne qui descend tout d’abord en pente douce pour atteindre rapidement une profondeur à peu près constante de 23 ou 24 mètres.
Tout d’abord relativement étroit puis après quelques mètres, le boyau s’élargit et permet à deux plongeurs d’avancer de front aisément. Les risques de se perdre sont infimes, effectivement la galerie est droite tout du long et il n’existe aucun boyau annexe.
Rapidement, nous découvrons les expériences menées par les scientifiques de la station d’Endoume.

© Francis Micheletti

Il s’agit de petites tables en plastique. L’état de concrétion témoigne d’une installation déjà ancienne, sur lesquelles sont disposés de petits cailloux. L’un des coins porte une étiquette sur laquelle on peut lire: expérience en cours, ne pas toucher.
Ainsi sur une vingtaine de mètres, toujours le long de la paroi droite, c’est une succession de ces petites tables dont les pieds sont plantés dans le fond vaseux.

Des expériences en cours. © Francis Micheletti
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Certaines supportent des sacs, d’autres sont vides et semblent avoir été posées depuis très peu de temps car elles ne portent aucune concrétion. Après quelques mètres, le fond de la galerie s’élargit encore pour atteindre facilement 8 mètres.

Asbestopluma Hypogea. © Jean Vacelet

L’eau y est cristalline. Bien sûr nous nous mettons en quête d’Asbestopluma Hypogea. Nous remontons un peu et on la découvre plus haut le long de la paroi. Il faut de bons yeux car elle mesure à peine 2 cm de haut. Nous redescendons et continuons la progression en restant dans la partie inférieure du boyau.

A environ 50 mètres de l’entrée, une belle mostelle. © Francis Micheletti

Pratiquement à mi-chemin, nous avons la surprise de voir une mostelle de belle taille, blottie contre un parpaing. Elle se laisse aisément prendre en photo et finit par s’éloigner tranquillement. Nos ordinateurs affichent 24 mètres, nous continuons d’avancer en restant toujours à un bon mètre du fond afin d’éviter de soulever trop de vase. Nous constatons que les parois du V inversé s’aplatissent au fur et à mesure de notre avancée. D’autres expériences scientifiques en cours apparaissent dans le halo de nos phares. Tout d’abord, une nouvelle table qui cette fois-ci, est posée au milieu du boyau, puis un fil tendu en travers de la galerie et enfin, un flotteur en liège au bout d’un fil comportant encore une étiquette : “Expérience en cours, ne pas toucher”.

Après une centaine de mètres de progression, la galerie s’élargit encore et prend la forme d’une grande raquette au milieu de laquelle progresse une très belle langouste. Elle se déplace délicatement sur ses pattes sans soulever la moindre particule de vase, ses deux belles antennes sont en arrière, elle se dirige vers le bout de la galerie qui n’a pas d’issue, c’est effectivement un cul-de-sac. Il se dit qu’il existerait une étroiture permettant de poursuivre l’exploration… Nous faisons rapidement le tour de la raquette pour vérifier l’information, sans succès. Si elle existe, nous ne l’avons pas vue. Nous amorçons notre retour.

L’entrée est proche. © Francis Micheletti

Sur le dernier tiers du retour, la profondeur commence à diminuer, nous remontons alors la petite pente et je devine en haut à gauche comme une petite lucarne bleue. C’est l’entrée qui apparait au loin. elle grandit au fur et à mesure de notre avancée.

Gabriel Bérenger. © Gabriel Bérenger

Nous ne sommes plus qu’à quelques mètres de la sortie, l’obscurité commence à s’estomper, elle laisse la place à une lumière presque éblouissante lorsque l’on franchit le passage. Une dernière vérification de l’ordinateur : la plongée a duré 35 minutes et nous sortons avec 130 bars, tout va bien.

Mes pensées vont alors aux 3 Pépés qui, il y a plus de trente ans, ont été les premiers à visiter ces lieux. J’ai aussi une pensée toute particulière pour Gaby que je connaissais bien et qui le 24 février dernier, nous quittait à l’âge de 85 ans…
Il était le dernier des trois Pépés encore en vie.

 

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