Par Jean-Louis Maurette

La chasse aux épaves est la spécialité de l’Expédition Scyllias. Outre le grand nombre d’épaves déjà explorées, cette association bretonne dirigée par Jean-Louis Maurette s’est orientée vers la recherche de sous-marins engloutis. C’est en cherchant l’un d’eux que les compères sont tombés sur deux épaves de… Chasseurs de sous-marins ! Récit de huit ans de recherches…

La genèse de ce projet, lié à trois épaves de bâtiments de surface allemands reposant au large de Lorient, remonte aux années 2000. En consultant des informations du SHOM, nous avions noté la présence de deux épaves, très proches l’une de l’autre, à une vingtaine de milles au sud de Doëlan/Lorient. Ces vestiges ne manquaient pas d’interpeller car l’un d’eux était donné pour être celui d’un sous-marin allemand. Reposant sur un fond vaseux allant de quatre-vingt-quatre mètres à quatre-vingt-neuf mètres, fonction des coefficients de marée et de l’étale, ces deux épaves avaient, bien entendu, retenu l’attention de la petite équipe de l’Expédition Scyllias. Mais entre « vouloir voir » et « pouvoir voir », le chemin s’avérait plutôt mal pavé et semé de bien des embûches. À l’époque, la première difficulté à laquelle nous nous étions heurtés était l’impossibilité de nous procurer, en Bretagne, la totalité des mélanges et gaz nécessaires pour effectuer des plongées au trimix ou, tout au moins, une première plongée d’exploration afin de confirmer la nature de ces vestiges. La deuxième difficulté incombait au support nautique mais n’était pas insurmontable. Le troisième obstacle, comme pour toute activité liée à la mer, était et reste la météo et, là, même les meilleures volontés ne pouvaient avoir barre sur Neptune et Eole. Néanmoins, munis de nos certitudes, motivés par notre curiosité et animés par notre passion, nous organisions une expédition Franco-Russe, en juin 2004. Nous allions tenter de lever le voile sur ces deux mystérieuses épaves et, objectif ultime, identifier ce potentiel submersible allemand.

Cette première plongée avait nécessité un gros travail de préparation. Malgré tout, il s’était avéré, après les grandes envolées habituelles devant les godets bien remplis, à l’heure de l’apéro ou sur les quais, que plusieurs éléments extérieurs à l’opération, a priori incontournables, faisaient défection ! En dépit de moult péripéties arriva le moment, tant attendu, d’embarquer pour une aventure à la hauteur de nos piètres moyens financiers et matériels. L’équipe se composait du plongeur russe Kirill Kolosov, de l’auteur de ces quelques lignes et du skipper Eric Grobsheisser qui mettait son bateau, le 7AC, à disposition. Il fallut ensuite patienter une semaine avant qu’une accalmie permette de prendre la mer. Le 7 juin, au matin, malgré une mer fortement agitée par une grosse houle, le trio quittait le port de Doëlan et partait, enfin, pour l’aventure. Après deux heures d’une navigation pour le moins remuante, accompagnés de violents grains, l’épave était repérée et balisée. Profitant d’un répit gracieusement accordé par Neptune, les deux plongeurs effectuaient une rapide incursion aux portes de son royaume dans des conditions de sécurité acceptables. Les premiers mètres de la descente laissaient espérer une excellente visibilité dans une eau aussi claire qu’exempte de particule ; hélas, la situation ne tardait pas à se détériorer passé soixante mètres et la visibilité se dégradait considérablement au fond, tombant à un petit mètre, à tel point que les avis des deux plongeurs, de retour à la surface, étaient partagés quant au type de bâtiment découvert par quatre-vingt-cinq mètres dans les eaux sombres de l’Atlantique. Il peut paraître étrange qu’après avoir déambulé sur une épave contemporaine en relativement bon état, deux plongeurs ne soient pas capables d’identifier l’objet de leur prospection mais l’absence de visibilité et le faible temps imparti à l’exploration à cette profondeur expliquent le fait. Kirill Kolosov penchait pour un sous-marin alors qu’ayant, en fin de plongée, découvert le long de la coque une ancre dans son écubier, je penchais pour un bâtiment de surface. Il s’agissait d’une ancre de taille modeste à pattes articulées située à la limite d’une cassure de la coque et n’appartenant manifestement pas à un U-Boot. Pourtant le doute restait ancré dans nos esprits… Sous-marin ? Pas sous-marin ? Le mystère restait entier, protégé par le linceul marin.

Vincent Gautron et Jean-Louis Maurette

Quelques années et de nombreuses recherches en archives plus tard, ces épaves continuaient de hanter nos esprits d’autant que la Marine nationale menait une nouvelle investigation et semblait évoquer, de nouveau, la présence d’un sous-marin ; cette fois la longueur était curieusement estimée à la baisse et, élément remarquable, il était fait état de la présence d’un canon. Les deux épaves étant proches l’une de l’autre, il était possible d’imaginer avoir affaire à deux tronçons d’un même submersible, cas assez courant. De notre côté, le temps écoulé n’avait en rien changé la problématique : éloignement des côtes donc nécessité de trouver un bateau adapté à la navigation hauturière et capable d’embarquer plusieurs plongeurs lourdement équipés ; profondeur du site impliquant l’utilisation de mélanges gazeux ; disponibilité des intervenants ; coût, etc. En 2011, nous parvenions, tant bien que mal, à effectuer quelques plongées sur ces reliques et arrivions à la conclusion qu’il ne s’agissat pas d’un sous-marin mais de deux bateaux plus classiques. Surmontant notre petite déception (aucun U-Boot à saluer), nous nous réconfortions des informations recueillies, toutes dignes d’intérêt. En effet, nous avions là les témoins engloutis d’une bataille navale datant de la Seconde Guerre mondiale, affrontement ayant sombré dans les oubliettes de l’Histoire en même temps que les infortunés navires et marins disparus. Nos recherches nous portaient bientôt vers le tragique destin d’une petite flottille de la Kriegsmarine composée d’un modeste cargo escorté par trois bâtiments de la 14. U-Bootsjagdflottille, unité basée à Lorient, dotée essentiellement de chalutiers réquisitionnés puis armés, assurant des missions de protection et de lutte anti-sous-marine. Le 15 juillet 1944, en mission de convoyage, le navire de charge et ses trois escorteurs avaient été pris à partie par un groupe naval allié composé des puissants destroyers canadien HMCS Haida, britannique HMS Tartar et polonais ORP Blyskawica. Lors du violent affrontement qui s’ensuivit, furent envoyés par le fond le cargo et les UBootsjäger UJ 1420 (ex. Eylau) et UJ 1421 (ex. Hela) alors que le troisième escorteur, très sévèrement endommagé, réussissait à rompre le combat pour rejoindre Lorient.

Cette année, un partenariat avec plusieurs entreprises de qualité offre l’opportunité d’en savoir, enfin, un peu plus au sujet de ces deux épaves, en attendant de mener une prospection visant à localiser la troisième. L’aspect support nautique est assuré par Patrick Le Cossois, ancien sous-marinier et plongeur professionnel, qui met à disposition de l’équipe son bateau et ses compétences reconnues, que ce soit sur ou sous l’eau. Yvan Le Bouil, directeur d’AQUASPORT à Lorient et spécialiste du matériel de plongée, apporte, comme d’habitude, son aide, ses connaissances techniques et s’implique activement dans l’opération. Enfin, la problématique liée à l’approvisionnement en hélium et oxygène est réglée par la société MESSER dont le nom, depuis plus de 100 ans, est synonyme de compétence dans le domaine des gaz industriels. MESSER produit et fournit de nombreux secteurs d’activité comme la médecine, la recherche et les techniques environnementales. Trois conditions sont désormais réunies pour démarrer sérieusement le projet baptisé « Opération Unterseebootsjäger » dont le but est de collecter des informations sur ces épaves et de réaliser des photographies d’éléments remarquables en vue de retracer les événements qui ont conduit à la perte de ces navires. Pour le reste, il faut encore jongler : météo, état de la mer et visibilité au fond… Et cette année 2012, le temps s’est montré particulièrement déplorable sur la Bretagne. De mémoire d’anciens, il y avait bien longtemps qu’une telle litanie de mots n’avait occupé si longtemps les conversations des plus blasés : pluies, tempêtes, intempéries, averses, orages, déluge, etc. Liste non exhaustive et triste reflet d’un printemps et d’un été infects. Malgré tout, nous sommes parvenus à plonger à cinq reprises sur l’une des épaves, peut-être la plus intéressante et, dans tous les cas, celle d’un Unterseebootsjäger.

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À chaque plongée, nous avons trouvé les mêmes conditions quant à la visibilité avec le bout de la gueuse disparaissant dans un bleu extraordinaire tant l’eau semblait limpide, vision prometteuse d’une plongée inoubliable. Une fois passé les vingt premiers mètres, la visibilité se dégradait rapidement et le bleu cristallin se changeait en un vert sale plus classique aux alentours des quarante mètres pour se transformer en soupe marron à soixante mètres avec, au final, une fois sur le fond de vase entre quatre-vingt-quatre et quatre-vingt-neuf mètres, la sensation d’être au fond d’un puits glauque avec pour éclairage un téléphone mobile ! Visibilité maximale en tendant les bras : un mètre… Un mauvais positionnement lors de la deuxième sortie et un incident grave avec un chalutier ayant déplacé volontairement notre balise lors de la troisième nous ont fait rater notre objectif. Malgré l’état plutôt remarquable de cette épave, nous avons éprouvé des difficultés à bien la baliser du fait de sa petite taille, toute relative bien entendu. Lors des différentes investigations, menées dans des conditions de visibilité désastreuses, nous avons pu observer des éléments intéressants tels que la timonerie, toujours en place ; un canon dressé verticalement, perpendiculaire à la coque, avec son bouclier de protection à l’avant (probablement une pièce de 8,8 cm, un grand classique sur les navires civils transformés par la Kriegsmarine) ; des cales ; des bossoirs, etc. Des débris divers et méconnaissables jonchent le pont et le fond. L’épave, couchée quasiment sur le côté, est également rendue dangereuse par la présence de nombreux lambeaux de filets, certains maintenus verticalement par des bouées, véritables pièges qui nous ont causé, parfois, quelques soucis et palpitations…

À l’issue de ces cinq plongées, le bilan s’avère mitigé mais non négligeable. La visibilité médiocre que nous avons rencontrée, à chaque fois, nous a énormément gênés car elle nous a empêchés de nous faire une idée précise quant à l’aspect général de l’épave, sa forme, ses structures, etc. Nous savons, pour en avoir fait l’expérience l’année dernière, que la visibilité peut être bonne, allant jusqu’à trois voire quatre mètres. La chance n’était pas au rendez-vous cette année mais nous nous consolons à l’idée qu’elle l’a été pour les plongeurs puisque, malgré quelques anicroches anecdotiques et, finalement, sans conséquence fâcheuse, toutes les plongées ont été des réussites techniques. Ce type d’incursion au royaume de Neptune, dans les conditions rencontrées, est délicat car, aux contraintes liées à la profondeur, s’ajoutent l’utilisation de mélanges gazeux et des techniques associées. La présence de nombreux lambeaux de filets a apporté son lot de dangers et obligé à progresser avec beaucoup de précautions, lentement, alors qu’il aurait fallu, idéalement, pouvoir utiliser au mieux le temps très court imparti à la prospection. Malgré tout, nous sommes conscients d’avoir là un sujet remarquable et la possibilité de plonger dans une page d’histoire contemporaine méconnue méritant d’être ressortie de l’oubli. Le fait d’avoir des partenaires de qualité s’impliquant activement à nos côtés est, en outre, très motivant et ne peut qu’inciter à persévérer, en espérant pouvoir vous livrer, un jour, le résultat complet de l’action en cours et vous faire découvrir cette petite partie du patrimoine immergé hexagonal.

Sites Internet : www.scyllias.fr

 

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